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Le "retour" d’Ataï

La « découverte » de la tête d’Ataï ainsi que celle d’Andja (son sorcier-guérisseur) dans les réserves du Musée de l’Homme après une longue disparition qui restera à éclairer plus précisément provoque un effet de grande surprise. Est remis au devant de l’actualité le souvenir de l’insurrection kanak de 1878 qui a marquée profondément le pays tant sur le plan historique que mémoriel. Il s’agit, rappelons-le, de la plus grande révolte kanak qui ait eu lieu entre 1853 et 1945, marquée par son ampleur inégalée, mobilisant un nombre particulièrement important de guerriers et de groupes dans la vaste région qui court de Boulouparis jusqu’à Poya en passant par La Foa et Bourail entre juin 1878 et les premiers mois de 1879. L’insurrection de 1878 s’inscrit comme une date clé dans la chronologie calédonienne : un événement choc témoignant d’abord d’une tentative kanak d’alliances sur longue distance pour contrer les pressions coloniales qui se font de plus en plus fortes : l’augmentation du nombre de colon, la divagation du bétail et son intrusion dans les espaces cultivés, les premières délimitations foncières voulues par l’administration pénitentiaire, phase préliminaire d’une logique de spoliation et de refoulement et ce, dans le contexte très difficile d’une population kanak affaiblie par les épidémies. L’insurrection de 1878 marque aussi une nouvelle étape dans le processus colonial. La répression s’appuyant sur les groupes kanak ralliés de la côte est « libère » un vaste espace sur la côte ouest en obligeant les premiers habitants à la fuite ou à l’exil ; espace qui permettra de déployer le projet d’implantation des colons pénaux autour de La Foa et de développer par la suite l’implantation des colons libres. Sur les traces des billons d’ignames s’installent d’autres destins, transportés ou émigrants, inscrits dans une autre histoire, porteurs d’autres mémoires et largement ignorants du passé kanak tandis que dans les cases se transmet la mémoire des combats et des figures héroïques, en tout premier lieu, celle du chef Ataï.

Le retour de la « tête » d’Ataï peut fournir, aujourd’hui, l’occasion d’un retour sur l’événement lui-même dont l’histoire mériterait d’être encore largement approfondie au niveau local en croisant en particulier les différentes versions des uns et des autres. Le travail de mémoire et de patrimonialisation peut permettre la libération de la parole, le recueil des versions de l’histoire, le renouveau d’un travail historiographique, l’approfondissement de la connaissance des archives et ce, pour la mise en œuvre d’une histoire mieux partagée ou en partage à propos d’un événement hautement symbolique pour le pays.
Ce retour invite aussi à réfléchir sur la mémoire de l’événement, les conditions de sa transmission et l’historiographie qui en a découlée. On prêtera attention au jeu du souvenir et de l’oubli, aux périodes de refoulement tout autant qu’aux moments clés au cours desquels 1878 est revenu sur la scène publique calédonienne, en particulier lors des commémorations du cinquantenaire puis du centenaire. En croisant les lectures françaises et anglaises, il s’agit de reconsidérer les étapes d’une construction historiographique et les versions successives de l’insurrection, de ses causes et conséquences.
Enfin ce retour interpelle l’historien par delà le pays calédonien lui-même car la tête d’Ataï voyage en cette seconde moitié du XIXe siècle dans les circuits de l’anthropologie française et des musées au nom de la construction des savoirs scientifiques. Ce retour en rappelle d’autres, celle de la Vénus Hottentote en Afrique du Sud ou celles des têtes maories en Nouvelle-Zélande. Cette histoire mérite elle aussi d’être repensée tout autant que celle d’une étrange et longue disparition dans les caves du Musée de l’Homme jusqu’à la période toute récente. Les conditions de sa « redécouverte » reste à expliciter. S’ouvrira alors l’épineuse question de sa restitution.
Entre la France et la Nouvelle-Calédonie, le souvenir d’Ataï nous renvoie aux liens créés par le passé colonial, ses violences, ses complexités et ses zones d’ombre. La réactivation de ce souvenir ouvre l’opportunité de repenser le passé sous ses multiples facettes et de stimuler la parole et la créativité historienne.

Isabelle Merle

Bibliographie indicative
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AMOUROUX Charles et PLACE Henry, L’Administration et les maristes en Nouvelle-Calédonie. Insurrection des Kanaks en 1878-1879, Paris, Périnet,1882.
BENSA Alban, Nouvelle-Calédonie. Vers l’émancipation, Paris, Gallimard, Découvertes N°85, 1998.
BOGLIOLO François and al., Jour de colère, jour d’Ataï : l’insurrection de 1878 (Bourail-La Foa Bouloupari) d’après les correspondances des pères maristes, Nouméa, Ed. Ile de Lumière, 2000, 294 p.
BOUBIN-BOYER Sylvette, Révoltes, conflits et guerres mondiales en Nouvelle-Calédonie et dans sa région , Paris, L’Harmattan, 2008, 2 vols, 570 p., 276 p.
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DOUSSET-LEENHARDT Roselène, Colonialisme et contradictions. 1878-1978 : les causes de l’insurrection de 1878, Paris, L’Harmattan, 1978, 208 p.
DOUSSET-LEENHARDT Roselène, Terre natale, Terre d’exil, Paris, Maisonneuve et Larose, 1976, 316 p.
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GUIART JEAN, « Le cadre social traditionnel et la rébellion de 1878 dans le pays de la Foa. Nouvelle-Calédonie » Journal de la Société des Océanistes, Vol. 24, n°24, 1968, pp. 97-119.
LATHAM LYNDA, « Revolt reexamined. The 1878 Insurrection in New Caledonia », Journal of Pacific History, 10, 1975, p. 48-63.
MERLE Isabelle, Expériences coloniales. La Nouvelle-Calédonie, 1853-1920, Paris, Belin, 1995,
MILLET Michel, 1878. Carnets de campagne de Nouvelle-Calédonie : précédé de la Guerre d’Ataï : récit kanak, Toulouse, Anarchasis, 2004, 142 p.
RIVIÈRE Henry, Souvenirs de la Nouvelle-Calédonie : l’insurrection canaque, éd. commentée et annotée par Luc Legeard, Paris ; Collection Fac-similés océaniens, l’Harmattan, 2009. 293 p.
SAUSSOL ALAIN, L’Héritage : essai sur le problème foncier mélanésien en Nouvelle-Calédonie, Paris, Publication de la Société des Océanistes, 1979, 493 p.
SAUSSOL ALAIN, « A propos du site de la vallée de Mouéara et des combats du Cap Goulvain en janvier 1879 en Nouvelle-Calédonie, Journal des Océanistes, 117, p. 317-324.

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